Extraits de 'La mort de Tintagiles'
(Choisir un des deux extraits)
EXTRAIT 1
Ygraine : Ta première nuit sera mauvaise, Tintagiles. La mer hurle déjà autour de nous ; et les arbres se plaignent. Il est tard. La lune est sur le point de se coucher derrière les peupliers qui étouffent le palais… Nous voici seuls, peut-être, bien qu’ici, il faille vivre sur ses gardes. Il semble qu’on y guette l’approche du plus petit bonheur. Je me suis dit un jour, tout au fond de mon âme ; et Dieu lui-même pouvait l’entendre à peine ; — je me suis dit un jour que j’allais être heureuse… Il n’en fallut pas davantage ; et quelque temps après, notre vieux père mourait et nos deux frères disparaissaient sans qu’un seul être humain puisse nous dire où ils sont. Me voici toute seule, avec ma pauvre sœur et toi, mon petit Tintagiles ; et je n’ai pas confiance en l’avenir… Viens ici ; assieds-toi sur mes genoux. Embrasse-moi d’abord ; et mets tes petits bras, là, tout autour de mon cou… on ne pourra peut-être pas les dénouer… Te rappelles-tu le temps où c’était moi qui te portais le soir, quand l’heure était venue ; et où tu avais peur des ombres de ma lampe dans les longs corridors sans fenêtres ? — J’ai senti que mon âme a tremblé sur mes lèvres, lorsque je t’ai revu, tout à coup, ce matin… Je te croyais si loin et si bien à l’abri… Qui est-ce qui t’a fait venir ici ?
EXTRAIT 2
Aglovale : Ils ont tous essayé… Mais au dernier moment, ils ont perdu la force… Vous aussi vous verrez… Elle m’ordonnerait de monter jusqu’à elle ce soir même, je joindrais mes deux mains sans rien dire ; et mes pieds fatigués graviraient l’escalier, sans lenteur et sans hâte, bien que je sache qu’on ne le descend pas les yeux ouverts… Je n’ai plus de courage contre elle… nos mains ne servent à rien et n’atteignent personne… Ce n’est pas ces mains-là qu’il faudrait et tout est inutile… Mais je veux vous aider puisque vous espérez… Fermez les portes, mon enfant… Éveillez Tintagiles ; entourez-le de vos petits bras nus et prenez-le sur vos genoux… nous n’avons pas d’autre défense… (S’asseyant sur le seuil.) Je vais m’asseoir sur les marches du seuil ; l’épée sur les genoux… Je crois que ce n’est pas la première fois que j’attends et que je veille ici, mon enfant ; et il y a des moments où l’on ne comprend pas tout ce qu’on se rappelle… J’ai fait ces choses, je ne sais quand… mais je n’avais jamais osé tirer l’épée… Aujourd’hui elle est là, devant moi, bien que mes bras n’aient plus de force ; mais je veux essayer… Il est peut-être temps qu’on se défende, quoiqu’on ne comprenne pas…